Le vacancier n'est pas un usager comme les autres
Sur le littoral breton, les vacanciers doivent également être embarqués dans les démarches d'adaptation au changement climatique. Il est alors important de prendre en compte les spécificités de la période de vacances !

La région Bretagne où je réside, et particulièrement son littoral, est marquée chaque année par une multiplication importante de la population de nombreuses communes touristiques, au moment précis où la ressource en eau se fait la plus rare. Cet été encore, la sécheresse et les tensions sur les usages de l’eau ont rendu ce décalage concret. Et il ne concerne pas que l’eau : les déchets, la mobilité, la fréquentation des espaces naturels connaissent la même bascule saisonnière, avec les mêmes conflits d’usage entre une population qui vit sur place à l’année et une population qui y passe quelques jours ou quelques semaines. L’enjeu est réel : si les comportements individuels sont rarement le premier poste de consommation des ressources d’un territoire, la forte augmentation de la population sur une durée resserrée peut, elle, peser lourd.
Une question se pose alors : comment parler des pratiques et modes de vie liés aux vacances, sans culpabiliser les personnes et en tenant compte des besoins spécifiques liés à cette période ? La réponse la plus spontanée consiste à leur adresser les mêmes messages qu’aux habitants à l’année, économiser l’eau, trier ses déchets, limiter ses déplacements. Ce réflexe part d’une bonne intention, mais il se heurte à un obstacle plus profond qu’un simple problème de formulation.
Les vacances : plus qu’un relâchement, un autre régime
Pour un ménage ou une famille, les vacances représentent souvent la seule période de l’année où le rythme n’est pas commandé de l’extérieur. Cinq semaines de congés payés légaux, face à onze mois organisés autour du travail, de l’école et des obligations du quotidien. Cette organisation annuelle concentre, sur quelques semaines, une fonction que le reste de l’année ne remplit pas.
Les vacances constituent, de ce fait, plus qu’une version relâchée de la vie ordinaire. C’est un régime social à part, avec ses propres règles. L’anthropologie du tourisme dispose d’un cadre ancien pour décrire ce phénomène. Nelson Graburn, en reprenant les rites de passage étudiés par l’anthropologue Arnold van Gennep (1909) et la notion de liminalité développée par Victor Turner (1969), décrit le tourisme comme un rite séculier (Graburn, 1977). Il s’agit d’un temps de séparation d’avec le monde normatif habituel, pendant lequel les règles ordinaires du comportement sont suspendues, parfois inversées, avant un retour renouvelé à la vie de tous les jours. Traduit en langage courant, partir en vacances ne consiste pas seulement à changer de lieu, c’est entrer dans un espace-temps où les repères sociaux habituels ne s’appliquent plus de la même façon.
Mais cette suspension ne laisse pas place au vide, loin de là. Si les normes ordinaires sont mises entre parenthèses, d’autres s’installent. Le camping en offre une bonne illustration. Une enquête coordonnée par le sociologue Olivier Sirost pour un numéro spécial de la revue Ethnologie française (2001) montre que l’expérience du camping remplace une logique utilitaire, faite d’intérêt, de travail, d’individualisme et de contraintes, par un principe organisé autour des affects, de la liberté, du plaisir et de la sociabilité. Ce nouveau principe ne reste pas à l’état d’idée, il se voit dans l’aménagement même des lieux de vacances. Qu’il s’agisse d’un camping, d’un hôtel ou d’une résidence de vacances, l’environnement est pensé pour incarner cette promesse de plaisir et de détente. Le camping l’illustre de façon presque littérale sur la question de l’eau : piscine, jeux d’eau pour les enfants, sanitaires collectifs largement dimensionnés… L’eau y est mise en scène comme une ressource abondante plutôt que rare. La psychologie de la perception nomme ce phénomène l’affordance, la façon dont un environnement suggère à qui l’habite un usage particulier, souvent sans qu’il en ait conscience (Gibson, 1979). Un lieu conçu pour magnifier l’abondance de l’eau invite spontanément à en consommer sans compter, quel que soit le discours qui l’accompagne par ailleurs.
Cette promesse de détente n’est pas qu’un argument commercial, elle répond à un besoin identifié de longue date par la psychologie du travail. Sonnentag et Fritz (2007) montrent en effet que la récupération d’une période de sollicitation intense, comme une année de travail, passe par quatre expériences :
- le détachement, la mise à distance mentale des obligations habituelles ;
- la relaxation, un niveau d’activation bas et un effort faible ;
- le contrôle, le fait de décider soi-même de son emploi du temps ;
- et la maîtrise, l’apprentissage et le petit défi choisi, qui procurent un sentiment de compétence.
Un lieu de vacances, camping ou non, est largement conçu pour offrir ce type d’expérience, a minima sur les trois premiers points.
En vacances, nous sommes moins disposé.es à la sobriété
Si les vacances sont un espace à part dans l’année des familles, le tourisme est bel et bien une récurrence saisonnière pour de nombreux territoires. Cet afflux pèse sur les territoires d’accueil, toutes pratiques confondues. À l’échelle mondiale, le tourisme représente environ 8 % des émissions de gaz à effet de serre, transport, hébergement, restauration et activités compris (Lenzen et al., 2018). Sur le seul poste de l’eau, un vacancier en camping consomme en moyenne 183 litres par jour, contre 145 litres pour un résident français (Banque des Territoires, 2024 ; Office International de l’Eau, 2023). Une fois posé que les vacances sont un régime à part, une question suit directement : en matière d’adaptation au dérèglement climatique, peut-on s’adresser à une personne en vacances comme on s’adresse à elle toute l’année ?
Deux points méritent notamment d’être examinés selon moi, et aucun n’est lié à un quelconque manque de volonté.
Le premier tient à qui possède réellement une ressource partagée. Le sentiment de moindre concernement chez un vacancier ne relève pas d’un choix individuel. Il découle d’une position structurelle. La politologue Elinor Ostrom (1990), pionnière sur la question des communs, a montré que les ressources partagées durent quand une communauté d’usagers clairement identifiée participe, dans la durée, aux règles qui les gouvernent. Un vacancier ne remplit aucune de ces conditions. Il est de passage, il ne reviendra pas nécessairement l’été suivant, il ne subira aucune conséquence directe de ce qu’il prélève, et il n’appartient à aucun collectif qui gère cette ressource. Il reste, en ce sens précis, extérieur au cadre qui, chez un résident, construit un sentiment d’appartenance à la ressource. Des travaux plus récents sur ce que les chercheurs appellent l’appropriation psychologique d’un lieu touristique vont dans le même sens. Une synthèse portant sur plusieurs dizaines d’études montre que les touristes qui développent un sentiment d’appartenance à une destination adoptent davantage de comportements de préservation à son égard (Lyu, Jiang & Balaji, 2023). Ce sentiment ne se construit pas en une ou deux semaines.
Le second point tient aux pratiques elles-mêmes, qui ne se transposent pas automatiquement d’un contexte à l’autre. Une étude de référence dans ce champ a comparé, chez les mêmes personnes, les pratiques environnementales du quotidien et celles observées en vacances (Barr, Shaw, Coles & Prillwitz, 2010). Les résultats suggèrent que le niveau d’engagement du quotidien ne se maintient pas en vacances. Cela vaut également chez les personnes les plus engagées au quotidien, dont les pratiques en séjour se rapprochent de celles de personnes bien moins engagées. Les auteurs en tirent une recommandation intéressante : cesser de penser les modes de vie durables comme un ensemble qu’une même personne porterait d’un contexte à l’autre, et regarder chaque contexte de pratique séparément. Mais attention ! Se comporter différemment en vacances ne veut pas dire mettre ses convictions de côté ! Une étude menée auprès de militant.es environnementaux a montré qu’ils et elles étaient parfaitement conscients des conséquences de leurs pratiques de vacances, et qu’ils et elles ressentaient tous un écart inconfortable entre leurs valeurs et leur comportement réel en séjour (Juvan & Dolnicar, 2014). Face à cette gêne, on construit des justifications qui réduisent la tension.
Ce résultat éclaire un risque précis pour tout message qui viserait à culpabiliser un vacancier, qui risquerait de générer des résistances ou des frictions. Dans ce cadre, peut-on envisager des moyens de travailler sur une expérience différente du repos estival ?
Miser sur la quatrième expérience de récupération ?
Nous avons vu plus haut que la récupération était liée à quatre expériences : la relaxation, le détachement, le contrôle et la maîtrise (Sonnentag & Fritz, 2007). Les trois premières expériences peuvent être en apparence contrariées par des messages classiques de sensibilisation. Une demande d’effort attaque la relaxation. Une consigne précise attaque le contrôle, ce sentiment de décider soi-même de son temps qui est justement ce que la personne est venue chercher. Le détachement, lui, s’accommode mal d’un rappel des obligations du quotidien, fussent-elles environnementales. Reste la maîtrise : apprendre comment fonctionne un lieu, se sentir capable d’un geste local qu’on ne connaissait pas, relever un petit défi qu’on a choisi soi-même.
Cette hypothèse trouve un appui dans les études empiriques disponibles sur les dispositifs adressés aux visiteurs. Une revue de la littérature portant sur les interventions destinées aux touristes distingue quatre familles d’approches, agir sur les croyances, sur les normes sociales, sur l’architecture des choix, ou sur le plaisir, et conclut que les deux dernières produisent des effets plus solides que les deux premières (Dolnicar, 2020). Cela suggère qu’une manière efficace de parler de changement de pratiques en vacances serait d’offrir quelque chose, une option plus simple, une expérience plus agréable, un geste qui devient plaisant à faire plutôt qu’une contrainte à respecter.
Cette hypothèse n’est pas totalement inédite. Plusieurs initiatives vont déjà dans ce sens sur le littoral breton. Tourisme Bretagne et l’ADEME ont par exemple conçu ensemble un kit d’éco-gestes destiné aux professionnels du secteur, décliné en affiches et en outils pour les hébergements. Si ce kit adresse en effet des gestes plutôt spécifiques aux vacances, la plupart de ses messages restent formulés sur le registre de l’effort. “Couper l’eau pendant la vaisselle au camping” reprend par exemple presque à l’identique l’idée de couper l’eau en se brossant les dents à la maison. Ce décalage ne tient pas à un défaut de conception du kit, il tient au réflexe spontané décrit en ouverture de cet article, celui qui consiste à transposer un message plutôt qu’à changer de registre.
Un détail du même kit ouvre pourtant une piste différente : une série d’affiches présente la Bretagne comme une « destination durable ». L’idée qui s’esquisse là reste, à ce stade, une intuition plutôt qu’un projet : construire cette identité par le récit et par l’expérience proposée aux vacanciers eux-mêmes, la façon dont un territoire les accueille et les fait vivre, plutôt que par des consignes ponctuelles. C’est une piste ambitieuse, qui dépasse largement le cadre de cet article, mais elle indique que le déplacement proposé ici n’est pas totalement étranger à ce que le secteur du tourisme breton commence lui-même à chercher.
Le même registre se retrouve, sous une forme plus aboutie, dans quelques dispositifs étrangers, sans qu’ils constituent pour autant une méthode validée. À Copenhague, l’initiative CopenPay a proposé, l’été de son lancement, à des visiteurs volontaires un échange simple : venir à vélo, ramasser des déchets dans le port, boire l’eau du robinet ou jardiner ouvrait l’accès à une contrepartie, une entrée de musée, un café, une sortie en kayak. Les locations de vélo ont augmenté de 29 % pendant l’expérimentation. En Nouvelle-Zélande, la Tiaki Promise formule de son côté un engagement collectif dans les termes du soin porté à un lieu plutôt que dans ceux de la restriction. Aucun de ces deux dispositifs n’a fait l’objet d’une évaluation d’impact publiée sur les consommations réelles. Ce sont de la communication institutionnelle bien conçue, pas des preuves. Leur point commun suffit néanmoins à illustrer le déplacement proposé ici. Aucun ne demande un effort. Tous proposent une place, un apprentissage ou une petite compétence à acquérir.
Et si l’accompagnement au changement de pratiques partait des moments de vie ?
Ramener ces trois mouvements ensemble revient à une même conclusion. Les vacances constituent moment de vie précis, avec son propre besoin de récupération et sa propre relation, distendue, aux ressources qu’il croise. Un dispositif pensé par ressource ou avec un message centré sur l’effort peine à l’atteindre, quelle que soit la qualité de son message. Pas par manque de volonté ou d’engagement, mais parce qu’il vise un usager qui, à cette période de l’année, n’existe pas vraiment.
Cette réflexion ouvre selon moi une question de conception : que changerait, concrètement, un dispositif construit autour du moment de vie plutôt que de la ressource, sur un territoire où les deux se croisent chaque été ? Je n’ai pas de réponse à apporter ici, seulement l’hypothèse que la question mérite d’être posée avant de choisir la ressource par laquelle commencer.
C’est une matière que je n’ai pas encore vue traitée comme telle, ce qui la rend intéressante à creuser du côté du diagnostic plutôt que du côté de la solution. Construire ce diagnostic, sur un territoire donné, avant de concevoir quoi que ce soit, c’est ce sur quoi j’interviens aux côtés des équipes, en accompagnement de projets.
Si vous travaillez sur ces questions et que votre expérience de terrain contredit ce que je décris ici, cela m’intéresse beaucoup de l’entendre.
Sources
- Arnold van Gennep, *Les rites de passage*, 1909.
- Victor Turner, *The Ritual Process: Structure and Anti-Structure*, 1969.
- Nelson Graburn, « Tourism: The Sacred Journey », dans Valene L. Smith (dir.), *Hosts and Guests: The Anthropology of Tourism*, University of Pennsylvania Press, 1977.
- Olivier Sirost (coord.), « Habiter la nature ? Le camping », *Ethnologie française*, vol. 31, n° 4, 2001. Lire le numéro
- James J. Gibson, *The Ecological Approach to Visual Perception*, Houghton Mifflin, 1979.
- Sabine Sonnentag et Charlotte Fritz, *Recovery Experience Questionnaire*, *Journal of Occupational Health Psychology*, 2007.
- Manfred Lenzen, Ya-Yen Sun, Futu Faturay, Yuan-Peng Ting, Arne Geschke et Arunima Malik, « The carbon footprint of global tourism », *Nature Climate Change*, 8, 2018, p. 522-528.
- Banque des Territoires, « Consommation d’eau : les acteurs du tourisme sont engagés mais peuvent mieux faire », 2024 ; Office International de l’Eau, chiffre clé sur le volume d’eau potable consommé par habitant, 2023.
- Elinor Ostrom, *Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action*, Cambridge University Press, 1990. Lire l’ouvrage
- Chenge Lyu, Yangyang Jiang et M. S. Balaji, « Travelers’ Psychological Ownership: A Systematic Review and Future Research Agenda », *Journal of Travel Research*, 2023. Lire l’article
- Stewart Barr, Gareth Shaw, Tim Coles et Jan Prillwitz, « “A holiday is a holiday”: practicing sustainability, home and away », *Journal of Transport Geography*, 18(3), 2010, p. 474-481. Lire l’article
- Emil Juvan et Sara Dolnicar, « The attitude-behaviour gap in sustainable tourism », *Annals of Tourism Research*, 48, 2014, p. 76-95. Lire l’article
- Sara Dolnicar, « Designing for more environmentally friendly tourism », *Annals of Tourism Research*, 84, 2020. Lire l’article
- Tourisme Bretagne et ADEME, kit d’éco-gestes pour un tourisme durable, date de lancement non précisée sur les pages consultées. Lire l’article
- CopenPay, Copenhague, 2024. Lire la présentation ; Tiaki Promise, Nouvelle-Zélande, sans évaluation d’impact publiée à ma connaissance.
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