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Après la crise, tout oublier ? La mémoire du risque à l'échelle d'un territoire

La mobilisation retombe une fois la crise passée. Ce qu'un territoire garde d'un événement climatique se construit collectivement.

solidarité entraide

Dans beaucoup de communes traversées par une rivière, une petite plaque de métal est fixée sur un mur, à hauteur de regard, avec une date. C’est la hauteur atteinte par l’eau cette année-là. L’objet est modeste, et sa fonction est précise : tenir une information disponible pendant les décennies où plus personne n’y pense.

Ces repères disent quelque chose de la façon dont un territoire garde la trace de ce qu’il a vécu. Après une canicule, une inondation ou une tempête, l’attention monte d’un coup. Les sollicitations affluent, les réunions se tiennent, les projets ressortent des tiroirs. Quelques mois plus tard, la courbe est redescendue. La question qui vient alors spontanément, c’est comment garder l’élan.

C’est une question honnête. C’est aussi une question qui contient déjà une réponse, puisqu’elle suppose que l’élan serait une quantité qu’on pourrait conserver. Trois résultats de recherche invitent à la reformuler autrement.

1. Ce qu’une crise déplace n’est pas toujours ce qu’on croit

Un événement vécu rend un risque concret comme aucun message de sensibilisation n’y parvient. Ce qu’il déplace le plus sûrement, ce sont l’attention et la parole. Les pratiques, elles, suivent plus difficilement.

La psychologie sociale parle de distance psychologique pour décrire à quel point un sujet semble proche ou lointain de sa propre vie (Trope & Liberman, 2010 [1]). Le changement climatique se présente ordinairement comme un sujet lointain, avec des effets attendus dans un futur indéterminé. Un événement vécu fait tomber cette distance d’un coup, sur une seule de ses dimensions : le temps. Le risque a eu lieu, ici, cette semaine. Puis les semaines passent, et cette dimension-là recommence à s’allonger toute seule.

Reste à savoir ce que cette proximité retrouvée produit réellement. Plusieurs travaux ont cherché à le mesurer, et l’un d’eux teste précisément ce mécanisme. En 2024, une expérience de grande ampleur a comparé onze façons de parler du climat auprès de près de 60 000 personnes dans 63 pays (Vlasceanu et al., 2024 [2]). L’une des onze consistait à réduire la distance psychologique, et sa mise en œuvre ressemble beaucoup à ce qu’un événement produit de lui-même : présenter le changement climatique comme un risque proche à partir de catastrophes récemment survenues dans le pays de la personne, puis lui demander d’écrire sur ce que le climat change dans sa propre commune.

L’étude mesurait quatre choses : les convictions, le soutien à des politiques publiques, l’intention de partager de l’information, et un effort réel et coûteux, une tâche fastidieuse dont l’accomplissement déclenchait la plantation effective d’un arbre.

Sur les convictions, rapprocher le sujet est la plus efficace des onze approches testées, avec un gain de deux points sur une échelle de cent. Sur la tâche coûteuse, aucune des onze n’améliore l’effort consenti, et celle-ci fait partie des quatre qui le réduisent. Les auteurs avancent eux-mêmes une explication possible : les interventions qui font baisser cet effort sont aussi celles qui demandaient le plus de temps de lecture, dans une expérience où le temps de chacun était compté. La cause reste donc ouverte. Le constat, lui, tient : percevoir un risque comme étant proche déplace ce que l’on pense bien avant de déplacer ce que l’on fait.

2. La mémoire d’un événement se construit

Le souvenir collectif d’une crise n’est pas un stock qui s’épuiserait tout seul avec le temps. C’est une reconstruction permanente, organisée par ce qui compte au présent. Ce qu’il en reste dépend donc largement de ce qui est fait entre deux événements.

Expliquer le manque d’action entre deux crises par l’oubli a le mérite d’être simple, et l’inconvénient de se suffire à elle-même. Une équipe de l’Université Côte d’Azur, en psychologie sociale et en écologie, a analysé ce mouvement de pensée à propos des biais cognitifs, ces raccourcis mentaux souvent invoqués pour expliquer que l’on agisse à rebours de ce que l’on sait (Carpentier, Dérijard & Vincendon, 2026 [3]). Leur point : sortie de tout contexte, l’explication par le fonctionnement mental des individus devient commode, parce qu’elle situe la cause de l’inaction dans les têtes et laisse hors du champ les conditions concrètes qui organisent le passage à l’action, ou son absence.

Mais n’a-t-on aucun moyen d’agir sur ce qui reste de ces événements ?

La sociologie de la mémoire prend le problème par cet autre bout. Maurice Halbwachs a montré le premier que l’on ne se souvient jamais seul : le souvenir se construit depuis des cadres sociaux, une famille, un métier, un territoire, qui déterminent ce qui est retenu et ce qui s’efface (Halbwachs, 1925 [4]). L’anthropologue Joël Candau prolonge cette idée d’une manière qui intéresse directement l’action publique : les sociétés « ont toujours façonné les représentations de leur propre passé en fonction des enjeux du présent », consciemment ou non (Candau, 2005 [5]). Ce qui reste d’un été de sécheresse dans une commune tient donc autant à ce que cette commune a à faire aujourd’hui qu’à l’intensité de la sécheresse elle-même.

Si la mémoire se refabrique en permanence au présent, elle ne se décrète pas, mais demande un travail proactif. Plusieurs recherches s’y sont intéressées. Christine Labeur a par exemple étudié la façon dont les habitants racontent les inondations du Rhône. Ces récits sont des actes sociaux à part entière, qui redessinent les solidarités et l’identité d’un territoire, et sa conclusion est nette : la mémoire ne devient capable d’orienter des comportements que si elle est concrétisée, actualisée, mise en scène (Labeur, 2013 [6]). Le réseau des CPIE, qui accompagne des territoires sur ces questions, documente le même mécanisme par son versant opérationnel : la mémoire d’une inondation s’érode vite, et sa reconstruction passe par des formes qui font vivre le souvenir plutôt que par un rappel de la vulnérabilité. Soirées théâtre, ciné-débats, sorties de terrain, recueils de témoignages auprès de ceux qui étaient là [7].

La plaque sur le mur reprend ici tout son sens. Elle porte une information exacte, et elle ne fait rien à elle seule. Ce qui la rend agissante, c’est le moment où quelqu’un s’arrête devant, raconte ce qu’il a vu cette année-là, et où d’autres écoutent. L’objet garde la trace. Le récit fait le lien.

3. La question qui reste : peut-on saisir ces moments ?

Un événement climatique grave ouvre une fenêtre. Il fait naître des émotions négatives qui ouvrent la porte à des intention de changement [4]. Des sujets deviennent audibles, des alternatives sont évoquées, des possibilités émergent.

La question qui vient ensuite est inconfortable, et elle mérite d’être posée franchement : est-il légitime de profiter d’un moment de souffrance pour avancer sur des sujets qui stagnaient jusque-là ?

Les travaux sur les émotions écologiques a identifié trois façons courantes de traiter les émotions qui posent problème : les ramener à un état intérieur propre à chaque individu, y répondre par des solutions de bien-être personnel, et lire l’inquiétude climatique comme un trouble à soigner. À la suite des travaux de Sara Ahmed, ces chercheurs proposent l’inverse : les émotions circulent entre les personnes, elles portent sur des faits, et elles ont une portée collective (Knops & Silberzahn, 2025 [8]).

Cette lecture déplace la question. Un événement de cette ampleur produit des réactions, que quelqu’un les sollicite ou pas. Ce qui s’exprime alors n’est pas seulement de la détresse à accueillir, ni une énergie disponible pour mettre les gens en mouvement. C’est aussi un propos : les gens disent quelque chose de ce qui s’est passé.

La séquence est devenue familière. Après chaque canicule, après chaque grand incendie, des reportages recueillent le récit de celles et ceux qui ont tout perdu. Des voix rappellent que ces événements étaient annoncés et demandent des politiques plus ambitieuses. D’autres leur répondent qu’instrumentaliser la douleur des gens est indécent. Le reproche mérite d’être examiné, et il produit un effet précis : il maintient ce que vivent ces personnes du côté du malheur privé, là où le format du reportage les avait déjà installées.

Mon point de vue, et ce n’est que le mien : recevoir ces réactions n’est pas les instrumentaliser. Instrumentaliser, ce serait prendre l’élan sans prendre ce qu’il porte. La question qui compte tient plutôt au statut qu’on donne à ce qui s’est vécu. Traité comme une somme de drames particuliers, il reste à chacun et s’efface avec l’attention. Traité comme un vécu collectif, il devient quelque chose qu’un territoire peut porter ensemble.

C’est ici que cette partie rejoint la précédente. Une mémoire commune se construit depuis des cadres partagés, et des personnes laissées seules avec leur perte gardent chacune la sienne. Reconnaître ce qui s’est vécu comme collectif est la condition pour qu’un événement laisse autre chose que des souvenirs séparés.

Reste une question plus large, que cet article laisse de côté : la façon dont un territoire construit, entre habitants, agents et élus, une culture commune du risque et de la résilience, qui existe en dehors des moments où le danger se manifeste.

Trois pistes à mettre en discussion

Recueillir ensemble plutôt qu’un par un. Les événements de crise sont des temps propices au recueil de la parole. Mais la manière dont cette parole est recueillie devrait selon moi être davantage questionnée. Des propos collectés séparément, par questionnaire, en porte-à-porte ou lors d’une permanence, restent des paroles séparées, et chacun repart avec sa version de ce qui s’est passé. Un temps où les gens s’entendent les uns les autres produit autre chose : la découverte que d’autres ont vécu la même chose, et le début d’un récit qui appartient à plusieurs. C’est le cadre partagé dont parlait la partie 2, et c’est de cette matière qu’une mémoire commune se fabrique.

Ce choix n’engage aucune promesse. Un temps de recueil peut rester consultatif, à condition que ce soit annoncé. Dire en ouverture ce qu’il va nourrir, et ce qu’il ne nourrira pas, demande une minute. Ce qui use, c’est plutôt la consultation qui reste le seul registre jamais proposé.

Entrer par ce à quoi les gens tiennent plutôt que par l’événement lui-même. La partie 1 le suggérait : le sujet climatique est ordinairement perçu comme lointain, et un événement le rapproche pour un temps seulement. Un lieu, un métier, une saison, une habitude de famille sont d’un autre ordre, ils sont proches en permanence. La question « qu’est-ce qui vous manquerait le plus si cela disparaissait ici » ouvre une conversation différente de « que pensez-vous du changement climatique ». Ce qu’elle produit demande ensuite à être travaillé, et c’est une matière que personne ne détient à la place des habitants.

Fabriquer une trace qui survive à l’attention. Les travaux cités en partie 2 convergent sur ce point : une mémoire tient quand elle est reprise, racontée, remise en scène. Des récits recueillis auprès de ceux qui étaient là, restitués sous une forme qui circule et se transmet, tiennent probablement mieux qu’une synthèse écrite.

Le contenu de ces récits compte autant que leur existence. Une expérience menée auprès de plus de 1 300 personnes a comparé des récits centrés sur le problème et des récits qui donnent à voir ce qui peut être fait. Les seconds réduisent le sentiment d’impuissance des lecteurs, et c’est précisément par cette réduction que la motivation à agir se trouve renforcée (Said & Wölfl, 2025 [9]). Raconter la crue ouvre donc autrement selon qu’on s’arrête à ce qu’elle a détruit, ou qu’on documente aussi ce que les gens ont fait pendant et après.

C’est le rôle que joue la plaque sur le mur, à ceci près qu’une plaque ne raconte rien toute seule.

Ce qui se passe entre deux fois

L’attention retombe après un événement, c’est entendu. C’est peut-être le constat le moins utile sur lequel s’arrêter. Ce qu’un territoire garde d’une crise se fabrique, et ce travail-là ne dépend pas du calendrier des crises.

Sur les projets où cette matière doit être recueillie puis mise au travail, j’interviens aux côtés des équipes, en accompagnement de projets, pour construire le diagnostic et tester les dispositifs à petite échelle avant de les élargir.

Si votre expérience de terrain contredit ce que je décris ici, je suis très intéressée de l’entendre.


Sources

  1. Yaacov Trope et Nira Liberman, « Construal-level theory of psychological distance », *Psychological Review*, 117(2), 2010.
  2. Madalina Vlasceanu, Kimberly C. Doell, Jay J. Van Bavel et al., « Addressing climate change with behavioral science: A global intervention tournament in 63 countries », *Science Advances*, 10, eadj5778, 7 février 2024. Lire l’article
  3. Pierre-Yves Carpentier, Benoît Dérijard et Clara Vincendon (Université Côte d’Azur), « La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique », *The Conversation*, 15 janvier 2026. Lire l’article
  4. Maurice Halbwachs, *Les Cadres sociaux de la mémoire*, 1925.
  5. Joël Candau, *Anthropologie de la mémoire*, Paris, Armand Colin, 2005.
  6. Christine Labeur, « Raconter l’inondation : quand les récits de catastrophes se font mémoire du risque », *Géocarrefour*, vol. 88, n° 1, 2013, p. 45-54. Lire l’article
  7. URCPIE de Picardie, *La culture du risque, une opportunité pour faire face aux inondations et favoriser la résilience*, présentation à l’assemblée générale de l’AREAS, 19 juin 2019. Travaux conduits notamment par Marie Liégeois (CPIE des Pays de l’Aisne), experte risques majeurs du réseau des CPIE. Lire la présentation
  8. Louise Knops et Léna Silberzahn, « Travailler (sur) les émotions écologiques », *Émulations*, n° 53-54, 2025.
  9. Nadia Said et Vivien Wölfl, « Impact of Constructive Narratives About Climate Change on Learned Helplessness and Motivation to Engage in Climate Action », *Environment and Behavior*, vol. 57, n° 1-2, 2025, p. 75-117. Lire l’article

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