Transition écologique : et si la dimension humaine se jouait mieux à petite échelle ?
Ce qui change vraiment les pratiques se joue dans le détail local du quotidien. Une hypothèse sur ce que cela ouvre aux petites et moyennes collectivités.
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Depuis la suppression de l’assistance technique de l’État aux communes en 2014, l’écart entre l’ampleur des projets de transition écologique et les moyens d’ingénierie dont disposent les petites communes est documenté année après année. Le Sénat le pose noir sur blanc en 2024 [1], l’IGAS parle de fragilité structurelle en 2025 [2], une étude de la SCET recense vingt-six départements dépourvus des compétences nécessaires à la conduite de projets complexes [3]. Les dispositifs existent, portés par une volonté politique réelle : CRTE, Villages d’Avenir, Fonds Vert. Ce constat est établi, chiffré, et je n’y reviens pas ici. Il en existe un second, moins balisé.
Le second chantier
La dimension humaine d’une transition désigne tout ce qui, dans un projet, relève des pratiques quotidiennes, des représentations, des attachements et des rapports entre acteurs, plutôt que du dimensionnement technique ou du plan de financement. Encourager la sobriété, mobiliser autour de l’adaptation, imaginer des modes de vie soutenables et désirables : ces questions appellent des compétences différentes de celles qu’un bureau d’études apporte sur un dossier technique.
Ce chantier traverse toutes les tailles de collectivité. Une enquête menée en 2024 et 2025 par La Coop des Territoires et l’agence degré, auprès d’élus, d’agents et de responsables de parcs naturels régionaux, montre que l’accord sur la nature même du problème reste souvent à construire, y compris entre services d’une même structure [4]. Une des personnes interrogées le formule ainsi :
« Tant qu’on ne sera pas d’accord sur les problèmes, on ne se mettra pas d’accord sur les solutions. »
Ce second chantier a une particularité : de l’ingénierie technique supplémentaire ne le résout pas. Il demande autre chose. Et ce « autre chose », la recherche en sciences sociales l’a beaucoup documenté.
D’où je parle
Je suis docteure en psychologie sociale. Pendant huit ans, j’ai travaillé en recherche et développement sur des enjeux de transition, dont quatre années à la Métropole Européenne de Lille, 2 800 agents et 1,2 million d’habitants, sur les dimensions humaines des projets de transition écologique et numérique.
Je n’ai pas exercé en petite commune. Le quotidien d’une équipe de quelques agents, je ne le connais pas de l’intérieur, et personne n’a besoin de moi pour le décrire. Ce que j’ai vu, en revanche, c’est le travail que demande, dans une grande organisation, la construction d’un contact direct et durable avec les personnes concernées par une politique publique : identifier qui est réellement concerné, créer les occasions de se parler, faire remonter ce qui s’y dit jusqu’aux arbitrages. Un travail passionnant, et considérable.
C’est en le pratiquant que la question de l’échelle a commencé à m’intéresser. Ce qui suit est une hypothèse, formulée pour être mise en discussion plutôt que démontrée.
Ce que la recherche nous apprend
Trois résultats bien établis en sciences sociales, mis côte à côte, permettent de réfléchir à cette question de l’échelle.
1. Les cadres classiques d’accompagnement au changement ne suffisent pas toujours
Depuis les années 2010, les dimensions humaines des enjeux de transition sont traitées majoritairement sous un angle individuel et comportemental. Plusieurs types d’outils sont ainsi déployés : défis entre familles ou entre équipes, ateliers, accompagnements individuels, réseaux d’ambassadeurs, kits et applications… Une étude menée pour l’ADEME s’est penchée sur ce qui a été appris de ces démarches, en reprenant 53 rapports d’évaluation de dispositifs déjà menés en France, sélectionnés parmi plus de 9 000 documents recensés (Pineau & Rocci, 2026 [5]).
Ce que ces rapports documentent le mieux, et de très loin, c’est la mise en œuvre : 98 % d’entre eux établissent comment le dispositif a été déployé. Les effets à moyen et long terme apparaissent dans 62 % des rapports, l’efficience du dispositif dans 25 %. Ces pourcentages décrivent donc d’abord l’état de nos connaissances : nous savons très bien établir qu’une action a eu lieu, beaucoup moins bien dire si elle a produit un changement qui dure.
Nick Chater et George Loewenstein, deux figures fondatrices de l’économie comportementale, proposent en 2023 une explication à cette limite, dans une autocritique de leur propre champ (Chater & Loewenstein, 2023 [6]). Ces dispositifs ont été conçus en visant les individus, leurs pensées et leurs motivations, ce qu’ils appellent le cadrage individuel. Le cadrage systémique, celui des règles, des équipements et des normes collectives qui font naître un comportement, reste plus rarement travaillé. Leur conclusion consiste à vérifier systématiquement si le vrai levier ne se trouve pas à ce second niveau, plutôt qu’à délaisser le premier.
2. Une pratique tient par tout ce qui l’entoure
La sociologie apporte également un regard sur les leviers de changement, avec la théorie des pratiques sociales [7]. Son geste de départ est simple : regarder la pratique elle-même plutôt que la personne qui l’exerce. Se déplacer, se chauffer, arroser un jardin, faire ses courses.
Chaque pratique tient en place grâce à un ensemble d’éléments qu’on peut repérer un par un. Prenons le trajet quotidien en voiture. Il tient par la distance entre le domicile et le travail, par ce qui existe ou pas comme alternative sur ce trajet précis, par l’horaire de sortie de l’école, par le coût comparé des deux options, par ce que font les collègues, et par ce qui paraît normal dans l’entourage. L’information sur le climat n’entre dans aucun de ces éléments. Elle passe à côté.
Cette théorie a une conséquence directe : pour changer une pratique, il faut savoir par quoi elle tient. Et cette liste ne se trouve dans aucune étude générale, parce qu’elle est différente partout. Deux communes voisines n’ont pas les mêmes équipements, les mêmes distances, les mêmes habitudes de travail.
3. Traiter les sujets en proximité pour permettre de se sentir concerné
Reste une question, que ce raisonnement laisse ouverte. Connaître par quoi tiennent les pratiques d’un territoire suppose que les gens acceptent d’en parler, et qu’ils s’intéressent au sujet. Or l’écologie rencontre sur ce point une difficulté bien identifiée.
La recherche en psychologie sociale parle de distance psychologique pour décrire à quel point un sujet semble proche ou lointain de sa propre vie, selon quatre dimensions : le temps, l’espace, la certitude, et le fait que cela nous concerne personnellement ou concerne surtout les autres (Trope & Liberman, 2010 [8]). Le changement climatique coche toutes les cases du lointain, ce qui en fait un candidat idéal à l’indifférence.
Les recherches montrent aujourd’hui que les messages et communications peinent à réduire cette distance psychologique, voire produisent un effet rebond en « rapprochant » trop brutalement une menace (Wang et al., 2021 [9]). Cependant, d’autres leviers peuvent être envisagés. La proximité qui compte n’est peut-être pas la distance affichée par un message, c’est le lien entre le sujet et ce à quoi les gens tiennent déjà. Ces mêmes auteurs parlent d’*objects of care*, les objets de l’attention et du soin. Un lieu, un métier, une saison, une habitude familiale. La canicule de 2003 et la tempête Xynthia en 2010 ont rendu le risque concret pour beaucoup de gens, non par la qualité d’une campagne, mais parce qu’ils ont touché à des choses auxquelles ils tenaient [10].
Un dernier résultat complète ce tableau. Quand un problème est diffus et lointain, ce qui met un groupe en mouvement tient moins au sentiment d’injustice ou à la certitude d’être efficace qu’au fait de se reconnaître comme un « nous » concerné (van Zomeren, Postmes & Spears, 2008 [11]).
Pris ensemble, ces résultats produisent un renversement. Si l’idée d’« agir sur les structures d’un problème » peut sonner comme un travail de grande échelle, c’est en réalité, pour une bonne part, un travail de détail : quels équipements, quelles habitudes, quelles contraintes, ici, pour ces personnes-là. Un travail qui demande de connaître un terrain de près.
L’hypothèse
Rassemblons. Ce qui fait bouger des pratiques se joue dans le détail concret du quotidien, ce détail est local et particulier, il devient mobilisateur quand il touche à ce à quoi les gens tiennent, et un collectif se met en mouvement quand il se reconnaît comme collectif.
Aucun de ces éléments ne s’achète. Ils se recueillent sur place, auprès de personnes qui acceptent de parler de leur vie. D’où l’hypothèse : cette matière est plus directement accessible là où la décision et ses effets se jouent au même endroit, entre des personnes qui se connaissent. Le décalage entre la façon dont un projet est pensé et la façon dont il est vécu, ce qu’Oskar Negt appelait un schisme de réalité [12], a moins d’espace pour s’installer sans être vu quand le lieu de conception et le lieu du quotidien se confondent.
Cette proximité peut aussi jouer dans l’autre sens, et le dire fait partie de l’hypothèse. L’interconnaissance rend le désaccord coûteux, ce qui peut conduire à contourner les sujets qui divisent plutôt qu’à les travailler. Elle donne accès en priorité à ceux qui parlent déjà. La proximité constitue une matière de travail, pas une garantie de résultat. Ce qui se joue, c’est ce qu’on en fait.
Trois pistes que j’aimerais confronter au terrain des petites et moyennes collectivités
Partir des attachements avant de formuler un objectif. Un lieu, une fête, un métier, le souvenir d’une tempête ou d’un été sans eau : l’approche patrimoniale portée par La Fabrique des transitions fait de ces matériaux un point de départ méthodique plutôt qu’un supplément d’âme, en traitant la transition comme un travail de deuil d’un modèle autant que de construction d’un autre. La question de cadrage devient alors : de quelle matière disposons-nous déjà, et qui la détient ?
Se mettre d’accord sur le problème avant de choisir la solution. Le verbatim de l’enquête citée plus haut rejoint un cadrage documenté par l’Iddri : selon Sophie Dubuisson-Quellier, « ce qui paraît être un refus de changer relève souvent d’une inadéquation entre les mesures proposées et les réalités matérielles ou sociales dans lesquelles vivent les citoyens » [13]. La méthode « quand on peut, on veut » en tire une séquence : regarder les pratiques groupe par groupe, repérer où le changement est possible, puis construire des chemins différents selon les groupes. À confronter à ce qu’une collectivité sait déjà de ses habitants avant d’ajouter un diagnostic de plus.
Travailler un collectif avant de travailler une action. Si le sentiment d’appartenance pèse autant que le suggère la recherche sur l’action collective, la question de savoir quel « nous » existe déjà, sur quoi il s’est constitué, et qui n’en fait pas partie, mérite d’être posée avant celle du contenu du plan d’action. C’est une question inconfortable, parce qu’elle porte sur les absents plus que sur les présents.
Un chantier qui n’a pas encore son mode d’emploi
Ce chantier est jeune. Personne n’en détient le mode d’emploi, moi comprise, et une méthode importée telle quelle d’un autre territoire a peu de chances de tenir. Ce que des travaux comme ceux cités ici permettent, c’est de savoir quoi regarder et dans quel ordre, ce qui reste très différent de savoir quoi faire.
La matière, elle, est déjà sur place. Mon rôle consiste à outiller sa mise au travail et à faciliter les espaces où elle se discute collectivement, en formant les équipes à le faire elles-mêmes plutôt qu’à faire appel à un regard extérieur chaque fois. C’est ce que je propose à travers la formation-action, dimensionnée à l’échelle réelle de chaque collectivité.
Si cette hypothèse vous paraît fausse depuis l’endroit où vous travaillez, que vous soyez maire, DGS ou agent d’une petite collectivité, cela m’intéresse au moins autant que si elle vous paraît juste.
Sources
- Daniel Guéret et Jean-Jacques Lozach, *Permettre aux petites communes de concrétiser leurs projets*, rapport d’information n° 693 (2023-2024), Délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation, Sénat, 12 juin 2024. Lire le rapport
- Inspection générale des affaires sociales (IGAS), *Rapport sur l’ingénierie territoriale*, juillet 2025. Lire le rapport
- Antoine Armand, question écrite n° 4129, *Déficit d’ingénierie territoriale des collectivités*, Assemblée nationale, citant une étude de la SCET. Lire la question et la réponse ministérielle
- La Coop des Territoires et degré, *Collectivités territoriales et transition écologique, quels freins au passage à l’action ?*, synthèse d’une enquête menée entre avril et septembre 2024, avril 2025. Lire la synthèse
- Sylvie Pineau et Anaïs Rocci, avec Quadrant Conseil et Laboratoire des déviations, *Capitalisation des résultats et méthodes d’évaluation des dispositifs d’accompagnement aux changements de comportements*, étude EVAL DACC, ADEME, février 2026.
- Nick Chater et George Loewenstein, « The i-frame and the s-frame: How focusing on individual-level solutions has led behavioral public policy astray », *Behavioral and Brain Sciences*, 46, e147, 2023.
- Shove, E., Watson, M., & Pantzar, M. (2012). The dynamics of social practice: Everyday life and how it changes.
- Yaacov Trope et Nira Liberman, « Construal-level theory of psychological distance », *Psychological Review*, 117(2), 2010.
- Susie Wang, Mark Hurlstone, Zoe Leviston, Iain Walker et Carmen Lawrence, « Construal-level theory and psychological distancing: Implications for grand environmental challenges », *One Earth*, 4(4), 2021.
- Camille Langlais, Raquel Bertoldo, Séverin Guignard et Cécile Sénémeaud, *Il faut faire vite, ça chauffe*, 2022.
- Martijn van Zomeren, Tom Postmes et Russell Spears, « Toward an Integrative Social Identity Model of Collective Action: A Quantitative Research Synthesis of Three Socio-Psychological Perspectives », *Psychological Bulletin*, 2008.
- Oskar Negt, notion de schisme de réalité ; voir aussi Henri Lefebvre sur la valeur d’usage du quotidien, et l’approche patrimoniale de La Fabrique des transitions.
- Sophie Dubuisson-Quellier et Mathieu Saujot (Iddri) ; méthode *Quand on peut, on veut*, Saujot, Nasr, Brocard, Bet, Dubuisson-Quellier et Plessz, Iddri, 2024.
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