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Sensibiliser : trois pistes issues des sciences sociales

La sensibilisation vise déjà à dépasser l'information descendante. Trois pistes issues des sciences sociales et cognitives pour l'aider à tenir cette promesse.

présentation atelier

Une campagne de sensibilisation au changement de pratiques peut atteindre tous les objectifs qu’elle s’était fixés. Le message est passé, les gens l’ont vu, ils l’ont compris, ils en approuvent le contenu. Les indicateurs sont au vert. Et les pratiques visées restent les mêmes. Comment expliquer ce constat ?

Sensibilisation : de quoi parle-t-on ?

Le mot « sensibilisation » peut recouvrir des choses très différentes. Les définitions communes de la sensibilisation la distinguent de l’information en ce qu’elle viserait « susciter l’intérêt, questionner les valeurs et encourager une action ou une réaction face à un problème ». Les actions de sensibilisation classiques proposent ainsi des formats plus interactifs, souvent moins descendants. Selon l’Observatoire des tiers-lieux, qui s’est penché en 2026 sur la façon d’évaluer ces actions, donner une définition stricte de la sensibilisation est difficile, justement car « de nombreux formats se prêtent à cette activité : ateliers, expositions, conférences, tables rondes, formation ». Ce que ces formats ont en commun tient plutôt à leur intention, « informer et éveiller les consciences sur certains enjeux sociaux, sociétaux, environnementaux » (Vincent & Caillaux, 2026 [1]). La sensibilisation se veut ainsi une brique cruciale de l’accompagnement au changement des modes de vie, en ce qu’elle fait le lien entre l’information et l’intention de changement.

Cependant, dans les faits, on observe parfois un décalage entre cette intention affichée et certains dispositifs de sensibilisation proposés. Sans avoir du tout la prétention de poser ici des propos généralisables, je voudrais prendre l’un des exemples de dispositifs de sensibilisation les plus connus et documentés.

La Fresque du climat comptait un million et demi de participants en février 2024, et son modèle a essaimé au point qu’une centaine de déclinaisons existent aujourd’hui sur d’autres sujets. Le laboratoire d’écopédagogie Écotopie a interrogé cinquante de ses animateurs et animatrices sur un point précis : l’atelier remplit-il son objectif de mise en action ? Onze répondent oui franchement, 21 moyennement, 18 peu ou pas du tout (De Bouver & Ruwet, 2024 [2]). L’un d’eux détaille : « Une petite partie se sent révoltée et veut changer les choses, mais beaucoup se sentent aussi impuissants et défaitistes suite à cette animation. »

Ce résultat vaut pour ce qu’il est. Les autrices de l’étude refusent d’en tirer un procès, rappelant qu’« on ne reproche pas à une scie de ne pas nous aider à planter un clou ». De plus, le dispositif de fresque ne dit rien des innombrables actions de sensibilisation existantes, dont de nombreuses travaillent déjà probablement les points que je vais développer plus bas.

Ce constat ouvre cependant une question de conception : qu’est-ce qui, dans la façon de construire une action de sensibilisation, soutient le passage à l’action ?

Les sciences cognitives et sociales permettent à mon sens de proposer trois axes de réflexion.

1. Transmettre une information qui touche

Ce qui rend un sujet mobilisateur tient beaucoup à sa capacité à relier les gens entre eux et/ou à les relier à quelque chose de vécu.

L’étude d’Écotopie relève un déséquilibre précis dans la Fresque du climat : sur trois heures d’atelier, dix minutes finales sont consacrées aux émotions, après 2h50 interactives mais néanmoins basées sur la transmission d’informations très générales. Le problème tient moins à la durée relative qu’au cloisonnement : les émotions sont traitées à la fin de l’atelier, alors qu’elles traversent toute l’expérience.

Ce cloisonnement se retrouve bien au-delà des ateliers, dans la façon dont l’information environnementale circule ordinairement. Un bilan d’incendies s’énonce en hectares parcourus et en personnes évacuées. Un été s’énonce en rang dans un classement centenaire et en dixièmes de degré d’anomalie. Ces chiffres sont exacts, ils sont produits par des institutions qui font leur travail, et ils sont indispensables pour établir une tendance. Mais ils sont difficilement appréhendables à l’échelle de l’être humain.

La psychologie sociale explique une partie de cet écart par la distance psychologique, c’est-à-dire la façon dont un sujet est perçu comme proche ou lointain de sa propre expérience (Trope & Liberman, 2010 [3], voir à ce sujet notre article sur la mémoire du risque après une crise). La sociologie pragmatique en éclaire un autre versant : nous ne nous rapportons pas au monde d’une seule façon (Thévenot, 2006 [4]). Il y a la manière dont on se situe quand on poursuit un objectif, avec des repères qui valent pour tout le monde, des étapes et des résultats à mesurer : c’est le langage dans lequel une politique publique se conçoit et se pilote. Et il y a la manière dont on habite son quotidien, faite d’aisance et d’attachement à des lieux, des objets et des habitudes qu’on connaît par cœur et qui ne valent que pour soi : c’est le langage dans lequel vivent les gens auxquels cette politique s’adresse. Or ce deuxième langage me semble moins souvent abordé dans les actions de sensibilisations, telles que la Fresque du Climat.

Les informations qui ont circulé à l’été 2026 ont également donné à voir ce contraste. À côté des bilans chiffrés, on a pu voir circuler d’autres contenus, portés le plus souvent par des particuliers plutôt que par des institutions : des gens racontant leurs souvenirs d’enfance dans les forêts de Die ou de Fontainebleau, un sentier qu’ils connaissaient par cœur, un lieu où ils s’étaient rencontrés. Ces récits ne contiennent aucune donnée chiffré, mais ils proposent une richesse supplémentaire. Ils touchent car ils rapprochent les gens les uns des autres par l’émotion et le souvenir. Chacun y reconnaît une part de son propre attachement, à un autre lieu, à un autre souvenir. La perte devient une expérience partagée plutôt qu’un malheur privé. Cette qualité-là compte autant que les chiffres, et elle se distingue nettement d’un message qui renverrait chacun à sa responsabilité personnelle.

2. Reconnaître la difficulté réelle du changement

Les actions de sensibilisation visent très souvent la modification d’une ou plusieurs pratiques chez les personnes visées. On parlera parfois de “petits gestes” ou de “changements faciles à mettre en place”. Or il n’existe pas de « simple » changement de comportement. Une pratique tient à un ensemble d’autres pratiques, lui-même organisé en cohérence avec nos croyances, nos valeurs, notre entourage. La difficulté du changement est un point sur lequel il me semble que les actions de sensibilisation pourraient davantage communiquer.

Enchaîner un constat avec une liste de “bonnes pratiques” à mettre en place me semble soulever deux difficultés.

La première est une question d’accès. Recommander le vélo pour les trajets du quotidien s’entend très bien pour quelqu’un qui habite un centre-ville doté d’aménagements cyclables continus. La même recommandation, adressée à quelqu’un qui vit dans une commune peu dense, à quinze kilomètres de son travail, sur une départementale sans bande cyclable, décrit une possibilité qui n’existe pas. Le message est identique, sa portée n’a rien de comparable. Et l’effet peut être contre-productif sur la personne qui reçoit le message mais se sent en incapacité de produire le changement évoqué (sentiment d’impuissance, d’abandon…).

La seconde difficulté est moins visible, mais toute aussi importante. Nos comportements se produisent rarement isolément. Changer une pratique veut donc dire, en réalité, changer beaucoup plus. Prenons une recommandation, considérée comme l’une des plus efficaces pour réduire ses émissions carbone à l’échelle individuelle : végétaliser son assiette et réduire la part de viande. Le conseil tient en une phrase. Ce que ce changement engage est cependant bien plus important. Quelques exemples.

Il faut d’abord refaire son répertoire de recettes du soir. En semaine, au retour du travail, avec des enfants à gérer, personne ne réfléchit longuement à ce qu’il va cuisiner : on puise dans un stock de plats qu’on sait faire sans y penser, dont on connaît les ingrédients par cœur et qu’on a souvent déjà dans le frigo. Il faut donc renouveler tout le stock de recettes facilement accessibles en mémoire. Il faut ensuite refaire sa base de placard, puis changer sa façon de faire les courses, puisque les rayons fréquentés ne sont plus les mêmes. Puis se poser la question des sorties : quand une famille a l’habitude d’un restaurant le dimanche, l’équivalent végétarien existe rarement à proximité. Puis celle des repas chez des amis, qui suppose de faire part à son entourage de cette décision, donc d’assumer une position dans un contexte où l’on sait qu’elle sera plus ou moins bien accueillie.

La flexibilité peut être proposée comme solution ici, mais elle a elle-même un coût cognitif important. Admettons qu’une personne décide de végétaliser chez elle son alimentation, et de continuer à manger de tout à l’extérieur. Cet arbitrage a un coût : végétaliser chez soi suppose d’avoir intégré ce qui pose problème dans une alimentation très carnée, et cette conscience-là ne se met pas en veille au restaurant. La contradiction se vit, et elle demande à être gérée.

En bref : végétaliser son assiette, c’est un changement profond de nombreuses habitudes, de ses valeurs, voire de son identité. C’est accepter d’être perçu différemment par son entourage. C’est ramener à la conscience des actions qui avaient été automatisées. Ce n’est pas simple du tout.

L’étude d’Écotopie formule le principe général derrière cet exemple : « L’action consciente n’est finalement que la pointe de l’iceberg : dans la réalité, les personnes ne savent pas toujours pourquoi elles se comportent d’une certaine manière et ne sont pas toujours en mesure de choisir leurs comportements futurs. ». La théorie des pratiques sociales propose, elle, de regarder la pratique plutôt que la personne qui l’exerce : se déplacer, se chauffer, faire ses courses [5]. Chaque pratique tient par un ensemble d’éléments qu’on peut lister un par un, et elle s’articule à d’autres pratiques qui tiennent, elles aussi, par leurs propres éléments.

L’enjeu, pour une action de sensibilisation, tient moins à résoudre ces difficultés qu’à cesser de les passer sous silence. Annoncer un changement comme simple alors qu’il ne l’est pas produit un effet précis : la personne qui essaie et bute en conclut que le problème vient d’elle.

3. Proposer des axes plutôt que des solutions

Lorsque des actions de sensibilisation visent un changement de pratiques, le changement en question se limite souvent à un périmètre précis : prendre les transports en commun, végétaliser son assiette, respecter les consignes de tri des déchets, etc. Il me semble qu’on pourrait proposer davantage de sensibilisations sans objectif précis de changement. De telles actions permettraient d’explorer avec les personnes concernées la manière dont un objectif se décline chez eux plutôt qu’à les convaincre d’adopter la solution qu’on a choisie pour eux.

Une publication récente du Ti Lab, laboratoire d’innovation publique des acteurs publics bretons, avec l’ADEME Bretagne et l’agence Vraiment Vraiment, montre bien ce que ce déplacement change [6]. Leur travail porte sur les véhicules légers intermédiaires, cette famille d’engins située entre le vélo et la voiture, des vélos cargo aux micro-voitures. L’équipe a passé cinq jours en immersion à La Chapelle-Thouarault, commune péri-rurale de 2 250 habitants, à la rencontre de 71 habitants dont 20 testeurs de ces véhicules.

Leur premier enseignement porte directement sur le catalogue des solutions proposées. Ces véhicules existent, ils circulent déjà, et pourtant ils « restent largement absents des politiques publiques de mobilité, qui continuent de s’organiser autour d’une opposition classique entre voiture individuelle (souvent pensée en version électrique) et modes alternatifs (vélo, transports collectifs) ». La première piste d’action qu’ils formulent consiste à « sortir du triptyque voiture thermique / voiture électrique / vélo et transports en commun ».

Le constat vaut au-delà des véhicules. Une action de sensibilisation à la mobilité qui propose trois options à des gens dont les contraintes en appellent dix laisse la plupart d’entre eux sans réponse praticable. Élargir le catalogue avant de recommander quoi que ce soit change la conversation : quels déplacements faites-vous, sur quelles distances, avec quoi à transporter, sur quelles routes, à quelles heures, et qu’est-ce qui, dans tout ce qui existe, pourrait tenir là-dedans.

Cette posture s’appuie sur un résultat solide en psychologie de la motivation. La théorie de l’auto-détermination montre que la motivation se construit sur trois besoins : l’autonomie, c’est-à-dire choisir son comportement plutôt que le subir, le sentiment de compétence, et le sentiment d’appartenance à un collectif (Deci & Ryan [7]). Une consigne, même juste, satisfait rarement le premier. La personne qui l’applique le fait sans en être l’auteur, ce qui constitue un appui fragile dans la durée.

L’étude du Ti Lab observe le mouvement inverse dans ses expérimentations : les résistances aux alternatives à la voiture, particulièrement fortes en milieu rural où celle-ci reste perçue comme indispensable, se déplacent « notamment en passant par le test en conditions réelles, l’implication des habitant·es, des formats engageants ».

Il me semble même qu’on pourrait élargir encore davantage les actions de sensibilisation, et proposer des actions “sans sujet”, qui proposeraient d’abord de chercher à poser les bonnes questions plutôt qu’à apporter les bonnes solutions. Une action de sensibilisation peut selon moi partir du principe qu’on ne connait pas les “bonnes pratiques” à mettre en place. Parce que les marges de manœuvre varient selon les moments d’une vie. Parce qu’avancer sur un point en laissant les autres de côté constitue un résultat. Parce qu’un retour en arrière fait partie du processus plutôt qu’il ne le clôt. Ce registre-là, qui parle du changement plutôt que de son contenu, reste rarement occupé.

La question de l’échelle et de la posture

Ces trois pistes partagent une exigence : elles supposent de connaître ceux à qui l’on s’adresse. Susanne Moser, citée par l’étude d’Écotopie, distingue trois finalités possibles à une communication climatique : informer, susciter un engagement, provoquer une transformation. Son constat est simple et exigeant : plus le niveau d’engagement visé est élevé, plus il faut connaître son public, traduire l’information en actions concrètes, et soutenir les changements de manière répétée et sur le temps long [8].

La question des moyens se pose alors, et elle est réelle : une action de sensibilisation vise souvent large précisément parce qu’elle ne peut pas se personnaliser à l’infini, et l’accompagnement individuel n’est à la portée de personne. Face à ce constat bien réel, j’aimerais propose une piste de réflexion : et si ces trois pistes demandent relevaient moins d’un volume d’actions supplémentaires que d’une façon différente de concevoir celles qui existent déjà ? Et s’il était possible de faire le pari que les personnes concernées savent, mieux que quiconque, ce qui est faisable chez elles.

Construire ce diagnostic comportemental en amont, repérer où les leviers se situent réellement et tester un dispositif à petite échelle avant de l’élargir, c’est ce sur quoi j’interviens aux côtés des équipes, en accompagnement de projets.

Si vous concevez des actions de sensibilisation et que votre expérience contredit ce que je décris ici, cela m’intéresse beaucoup de l’entendre.


Sources

  1. Lou Vincent et Vincent Caillaux (Commune Mesure), « Évaluer les actions de sensibilisation en tiers-lieu », Observatoire des Tiers-Lieux, 5 janvier 2026.

  2. Emeline De Bouver et Coline Ruwet, *Vers une éducation au climat robuste et émancipatrice : regards sur la Fresque du climat*, Écotopie (laboratoire d’écopédagogie), avec ICHEC, le réseau Profs en transition et la Wallonie, 2024.

  3. Yaacov Trope et Nira Liberman, « Construal-level theory of psychological distance », *Psychological Review*, 117(2), 2010.

  4. Laurent Thévenot, *L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement*, Paris, La Découverte, 2006.

  5. Théorie des pratiques sociales, sociologie de la consommation ; présentation par Grégoire Wallenborn (IGEAT-ULB) dans *Et si on consommait moins d’eau ?*, Strategic Design Scenarios et al., 2022.

  6. Ti Lab, ADEME Bretagne et Vraiment Vraiment, *Vers des mobilités légères. Explorer les conditions de déploiement et d’acceptabilité de politiques publiques axées sur l’allègement des véhicules et la décarbonation des mobilités rurales*, 2026.

  7. Edward Deci et Richard Ryan, théorie de l’auto-détermination (*Self-Determination Theory*), développée à partir des années 1970 ; voir la synthèse de l’American Psychological Association.

  8. Susanne Moser (2010, 2016), citée par De Bouver & Ruwet (2024).

  9. Nick Chater et George Loewenstein, « The i-frame and the s-frame: How focusing on individual-level solutions has led behavioral public policy astray », *Behavioral and Brain Sciences*, 46, e147, 2023.


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